Araguar
2025
Pour sa première exposition personnelle à la galerie Société Interludio, Agathe Rosa crée un environnement expérientiel, un lieu à traverser.
Le temps et l'espace créés par l'artiste dans l'exposition ne sont pas linéaires : passé, présent et futur coexistent, tout comme ici et ailleurs, dans un mouvement en spirale.
Araguar est un acte de partage d'Agathe, déclarant l'inévitabilité de l'intégration entre sa vie et sa production artistique. En ce sens, chaque étape du parcours est un don de l'artiste au visiteur, et chaque passage reflète le lien indissoluble entre les deux sphères. Partant d'une expérience intime, l'exposition rayonne dans l'espace comme un récit en couches qui invite à une lecture attentive.More info
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L'expérience — nourrie par la contemplation — est l'un des aspects fondamentaux de la pratique d'Agathe, avec la perception de la lumière, de l'air et des structures invisibles qui constituent la réalité qui nous entoure et qui, à travers ses œuvres, se révèlent en devenant matière. Installations, vidéos, sculptures et photographies sont des outils pour créer — selon les mots de l'artiste — « des situations qui invitent à un autre rythme et à une autre fréquence », « dans lesquelles l'observateur peut devenir participant actif et dans lesquelles chaque rencontre nous permet de transformer notre rapport au monde. »
Au-delà du voile qui marque le début du parcours, les œuvres créées par Agathe au cours des cinq dernières années sont exposées. Le mot Araguar — apparu à l'artiste dans un rêve — introduit la dimension onirique qui imprègne l'exposition et marque le début d'un voyage qui se déroule au-delà de ce diaphragme. Dans l'exposition, la distinction entre contenant et contenu s'estompe : les murs de la galerie ne sont plus visibles, on entre dans un environnement de lumière et de contemplation. Le voyage entrepris par l'artiste ces dernières années devient un voyage pour le visiteur.
Une fois le seuil franchi, des dessins se déploient sur les murs — la matrice à partir de laquelle prend forme la tridimensionnalité de l'exposition : on y retrouve sur papier les plumes, les créatures, les formes et les couleurs que l'on rencontre dans les sculptures, les codes qui traversent les œuvres.
Réalisés à l'encre, à l'aquarelle et au crayon, les dessins sont animés par un univers de figures humaines et non humaines, de structures géométriques et architecturales, de directions et de flux, d'environnements et d'atmosphères, d'états de conscience. Transcriptions fidèles des rêves, des visions et des expériences de l'artiste, ils sont le reflet de scènes dans lesquelles aucun trait n'est accidentel.
Les dessins grand format accueillent une multiplicité d'images dans un équilibre compositionnel méticuleux : leur complexité exige que le regard du spectateur entreprenne un voyage en profondeur. Accompagnant les images de courts textes — notes ou descriptions —, l'artiste les dispose sans suggérer de séquence. Dans cette absence de hiérarchie, différents moments partagent un même plan et de multiples lectures. Les dessins petit format, eux, sont rapides, immédiats : chacun contient un seul élément, permettant une lecture unique et reflétant les caractéristiques de la pensée intuitive.
Développés à partir de la série Carnet, entamée par Agathe en 2016, les dessins exposés conquièrent la feuille blanche avec des traits délicats mais décidés. Ils se caractérisent par des présences pulsantes, denses par-delà leur apparente légèreté. La coexistence inévitable de la lumière et de l'ombre, de la légèreté et de la profondeur, de l'harmonie et du chaos, est abordée par l'artiste avec grâce et équilibre. Chaque dessin est à la fois un passage précis de l'histoire qui se déroule sur les murs et une étape d'un processus qui s'étend au-delà des limites de la galerie : l'espace-temps de l'exposition projette le spectateur dans d'autres lieux, ouvrant des portes sur des possibilités infinies de cheminements, qu'ils soient évocateurs, familiers ou indéchiffrables.
Les sculptures exposées sont la matérialisation et l'amplification des dessins sur les murs.
"Les 7 Vents" se composent de sept bâtons, fabriqués par l'artiste en bois selon une séquence de couleurs précise (1). Chacun des bâtons, qui peuvent être manipulés selon des instructions préétablies, représente une direction selon l'une des traditions spirituelles amérindiennes : Ouest, Nord, Est, Sud, Ciel, Terre, Centre. Au sommet de chaque bâton se trouve une plume d'oiseau représentant la qualité de l'air soufflant dans les différentes directions. Les sept bâtons — ou jonctions, ou encore, en étendant à d'autres niveaux de sens, les sept étapes d'un voyage initiatique — se déclarent comme des éléments dotés d'une énergie intrinsèque.
"Le Serpent d'eau" et "Le Jaguar" sont fabriqués à partir de matériaux du quotidien et, en évoquant deux créatures de la mythologie amérindienne, attirent l'attention sur ce qui vit autour de nous : le non-humain, souvent relégué aux marges dans la culture occidentale (2). Ce sont des masques à porter, accompagnés d'une séquence de gestes précis. Ils prennent la suite d'une série inaugurée par l'artiste en 2020 avec Être ciel, un manteau qui transpose l'espace au-dessus de nous sur du tissu et qui, une fois porté, permet de s'identifier au ciel. Les masques permettent à celui qui les porte de devenir une représentation vivante et une incarnation des qualités attribuées aux créatures dont ils prennent l'apparence.
"Murmure" : la vasque en céramique d'un bleu intense est remplie d'eau collectée par l'artiste selon les phases du cycle lunaire. La surface émaillée conserve les traces du processus de cuisson : les craquelures et fissures, semblables à des larmes, renvoient à l'alternance de vulnérabilité et de résistance, tant du matériau que de l'âme. Le regard du spectateur est attiré par les reflets irisés, et l'œuvre s'active ainsi, devenant miroir et lieu de dialogue intérieur. Source claire, guérisseuse et purifiante, la vasque est une lune, un miroir, un cercle : la circularité de toute l'exposition converge ici.
Les bâtons, les masques et la vasque sont des unités rituelles, significatives par leur simple présence et en même temps dotées d'une force agissante. Ce sont des portes menant à une dimension expérientielle, transcendant la simple contemplation et déclenchant l'acte de perception à partir du récit préparé par l'artiste.
Avec Araguar, Agathe Rosa trace un alphabet composé de signes et de symboles archétypaux qui prennent forme à partir d'un plan bidimensionnel. C'est l'alphabet d'un langage universel, visionnaire mais accessible, qui devient un instrument de connaissance et de transformation individuelle et collective. L'observateur — ici invité dans une dimension entre voyage et rêve, explorateur de la frontière entre le visible et l'invisible — est invité par l'artiste à repenser sa perception, à réactiver son imagination et à tracer la beauté du réel dans ses manifestations les plus intangibles et ses structures les plus imperceptibles.
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(1):La forme, le matériau et la couleur des 7 Vents évoquent les Barres de bois ronde d'André Cadere (Varsovie, 1934 - Paris, 1979), réalisées dans les années 1970 et caractérisées par des séquences de couleurs issues de permutations mathématiques et d'erreurs délibérément introduites. Cadere exposait les barres dans divers contextes artistiques, souvent sans préavis. Si la formalisation et la maniabilité de l'objet — qui s'écarte du statut de l'œuvre « intouchable » — ainsi que sa charge agente unissent les deux séries d'œuvres, leur intention diffère : tandis que les bâtons d'Agathe Rosa ont une fonction symbolique, les barres de Cadere se révélaient comme des éléments critiques confrontant les structures de pouvoir au sein du monde de l'art.
(2) Dans cette série d'œuvres, où Agathe Rosa déplace significativement son attention vers une autre culture, on peut trouver des échos aux œuvres de Jimmie Durham (Arkansas, 1940 - Berlin, 2021). Ses sculptures, réalisées de manière similaire à partir de matériaux et d'objets du quotidien, puisaient souvent dans des formes et des symboles issus de la culture amérindienne, transmettant un message de déconstruction des concepts culturels occidentaux et ouvrant des perspectives alternatives à celles de la pensée dominante.
Texte critique : Giulia de Giorgi
